La Petite Gazette

VLAN  mercredi 17 juillet 2019 Vlan

RENÉ HENRY |

UN 21 JUILLET VRAIMENT PEU ORDINAIRE

J’ai recueilli le témoignage que je vous propose aujourd’hui auprès de M. Joseph Thys alors que je préparais l’exposition «Rétrospective 1936-1946», présentée au Centre récréatif à Sougné-Remouchamps au printemps 1992.

«Ce jour, en fin de matinée, je termine la mise en ordre de ma classe, les vacances d’été viennent de commencer, je me prépare à quitter la maison d’école, mon logis, pour rejoindre ma femme à Aywaille où elle séjourne chez ses parents car, depuis trois semaines, nous avons un bébé. J’entre cinq minutes chez mes voisines, Mademoiselle Marguerite Mosbeux, collègue dans l’enseignement, et sa maman, histoire de leur souhaiter de bonnes vacances.

À peine entré, ai-je le temps de présenter mes bons souhaits et d’y ajouter quelques banalités de circonstance qu’un véhicule de l’armée allemande s’arrête en face de la fenêtre, le long du trottoir opposé. Un soldat saute bas du véhicule et arrache un petit drapeau belge accroché à un poteau électrique planté en bordure de jardin. C’est vrai que nous sommes le 21 juillet!

Le véhicule militaire démarre aussitôt. En hâte, je quitte mes voisines et descends la rue d’un bon pas… mieux vaut s’éloigner au plus vite de ces uniformes feldgrau inquiétants.

Montant la chaussée, voici Léon Giet, un de mes anciens élèves, il vient souriant à ma rencontre me présenter son bulletin de fin d’année. Tout va pour le mieux à l’Athénée de Chênée, cette nouvelle me fait grand plaisir. Chemin faisant, j’entre un moment chez lui pour participer au contentement des siens.

À peine suis-je introduit dans le corridor et la porte refermée que des coups impératifs secouent l’huis. Madame Giet va ouvrir, le facteur Numa Deguel, pâle, la face inquiète et défaite, déjà habituellement bègue le pauvre homme, articule péniblement quelques sons incompréhensibles et montre du doigt que c’est ici la maison recherchée; à côté de lui, revolver au poing, un soldat allemand s’avance et demande en français: «Je veux voir le Secrétaire communal». Madame Giet a peine à dire «Mon mari est absent». «C’est vous?» questionne-t-il en me montrant du canon de son pistolet.

Je décline cet honneur, le militaire, assez cassant, poursuit: «Vous êtes quelqu’un! Suivez-moi!» Nous partons, le militaire, le facteur et moi. Sur le trottoir opposé, un petit jeune homme, Albert Destiné, remonte la rue vers sa maison. D’un ton et d’un geste sans réplique, le militaire le fait se joindre à nous. Devant le bureau de poste, le facteur René Masson, de faction en raison d’attaques fréquentes des installations postales, se voit intimer l’ordre de nous accompagner. La descente de la rue principale se poursuit et nous voici bientôt au pied de la grande cheminée de la centrale électrique des carrières de Coreux. Le long du mur, en face, une demi-douzaine de Sprimontois, nous les rejoignons. Vis-à-vis de notre groupe, autant de soldats allemands attendent, l’arme au pied. La pensée des quarante-trois fusillés de Lincé en août 1914 me traverse l’esprit.

Le gradé qui commande s’adresse à nous en français: «Vous apercevez les drapeaux qui flottent en haut de cette cheminée? Si, dans dix minutes, ils ne sont pas enlevés, vous embarquez pour l’Allemagne!»

René Masson, courageux volontaire, commence la périlleuse escalade. Nous le suivons des yeux dans sa montée où le vertige le guette. Bientôt, les couleurs belges, françaises et alliées viennent s’abattre au pied de la cheminée. Le militaire qui commande la section nous libère d’un geste. Nous prenons tous le large au plus vite, fuyant ce lieu de ce cauchemar.

Me voilà marchant d’un pas rapide vers Aywaille, les bus sont rares, ma bicyclette n’a plus de pneus… heureusement mes jambes et mes chaussures sont là! Arrivé au logis, en peu de mots, je mets mon petit monde au courant de mes tribulations involontaires, inattendues et pleines de risques et je m’attable. Quelques heures plus tard, les ondes annoncent l’attentat visant à éliminer Adolphe Hitler.» N.D.L.R le 20 juillet 1944.

Vos courriers à la Petite Gazette sont à adresser à henry-rene@hotmail.com

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